Lot n° 454

GUITRY Sacha (1885-1957). MANUSCRIT autographe signé, [Ma défense], Drancy 13 octobre 1944 ; [1]-29 pages in-8 au crayon.

Estimation : 10 000 - 15 000 €
Adjudication : Invendu
Description
► Précieux document : justificatif de sa conduite pendant l’Occupation et réponse aux accusations de collaboration, rédigé au camp d’internement de Drancy, et remis au commissaire Duez.

Dans Soixante jours de prison, Guitry note,
le 8 octobre 1944 (au lendemain de la rencontre d’un homme qui, montrant la copie d’une lettre de Guitry à Albert Willemetz, s’écriait : « Avec ça, on vous tient ! ») : « j’ai passé ma journée entière à prendre, à cet égard, des notes. Il n’est peut-être pas mauvais que je réponde moi-même à ma lettre ! »

Le lundi 9 octobre, Guitry est appelé par le commissaire DUEZ :
« J’étais allé, par écrit, au-devant de toutes les questions qui pouvaient m’être posées et je lui confie les notes manuscrites que j’ai prises hier. Je rectifie là toutes les erreurs volontairement commises par les journaux depuis six semaines – et M. Duez en paraît fort impressionné ».

Le 12, il est à nouveau appelé par le commissaire Duez, qui lui annonce qu’il va être inculpé, et qui a lu ses notes dont il a fait faire une copie dactylographiée qu’il remet à Guitry : « Vous avez là des arguments qui sont irréfutables […] Vos notes elles-mêmes, je les garde… et ce n’est pas seulement pour le plaisir d’avoir un autographe de vous, mais je tiens à les conserver parce qu’elles apportent certains éclaircissements nécessaires »…

Le manuscrit est rédigé d’une traite, au crayon, avec quelques rares ratures et corrections, paginé de 1 à 29, et signé en fin.

Il est précédé d’un feuillet avec les initiales S.G., sur lequel Guitry a inscrit ensuite à l’encre bleue cette dédicace au commissaire DUEZ :
« à Monsieur Duez Triste et cordial souvenir Sacha Guitry Drancy 13.10.44 ».
Arrêté chez lui le 23 août au matin par « six hommes armés jusqu’aux dents », mais dépourvus de mandat d’amener, Guitry promet de raconter plus tard en détail cette arrestation arbitraire, son séjour au dépôt et au Vel’ d’Hiv’, et son arrivée à Drancy où il est interné depuis six semaines. « Quand je demande ce dont je suis accusé, on me répond :
– D’être un “collaborateur notoire”. Quand je demande qui m’en accuse, on me répond :
– Tout le monde. Mais quand je demande qui m’a dénoncé, on me répond :
– Personne »… Guitry nie, tour à tour, les chefs d’accusation de « la rumeur publique ».

1° D’avoir été pro-allemand : « Élevé dans la haine de l’Allemagne par mon grand-père, René de Pont-Jest, qui avait fait la guerre de 70, je suis peut-être le seul auteur dramatique français qui n’ait jamais eu de pièces représentées en Allemagne – et j’en ai fait cent-quatorze – alors que je les cédais volontiers à tous les pays du monde » ; et il a toujours refusé d’être joué en Allemagne…
2° D’être israélite. Et il cite un mot cocasse du Grand Rabbin, à qui il était allé demander un « certificat d’aryanité »…
3° D’avoir reçu chez lui le Maréchal Goering. « C’est faux. Le Maréchal GOERING m’a fait un jour chercher chez moi par deux officiers allemands armés »…
4° D’avoir exposé au foyer du Théâtre de la Madeleine le buste d’Hitler : « c’est faux. Il y a dans le foyer du théâtre de la Madeleine le buste de mon père qui, en effet, ressemble un peu à M. Mussolini »…
5° D’avoir écrit un livre sur l’Allemagne : « Je n’ai fait paraître pendant l’occupation qu’une plaquette en vers libres qui parle de peinture [Des goûts et des couleurs] et un livre de luxe, intitulé De 1429 à 1942.

Cet ouvrage raconte cinq cents ans de Gloire Française.
Il est un cri de foi, d’amour et d’espérance. On ne saurait lui attribuer sans mentir une signification politique ».
Il contient des écrits de G. Duhamel, P. Valéry, J. Cocteau, etc., et a permis de « verser 4 millions au Secours National ». Guitry réfute également les accusations d’avoir reçu des officiers allemands sur la scène ou comme convives, d’avoir écrit ou inspiré les émissions radiophoniques de M. Hérold-Paquis (« quelle gifle à ma vanité bien connue ! »), d’avoir servi la propagande allemande, d’avoir reçu le général von STÜLPNAGEL…
Quant à la collaboration avec l’ennemi, Guitry souligne qu’il a refusé devant témoins une proposition de 3 millions de la Continental pour tourner un film, ne désirant « travailler qu’avec des français », et a traité avec Harispuru pour Désirée Clary.
Il a ensuite eu des soucis avec la censure allemande, qui a refusé et empêché la représentation de deux de ses pièces. Il a subi l’occupation de ses maisons à Versailles, Saint-Tropez et Cap d’Ail… Etc.
Il n’y a aucun chef d’accusation contre lui, sinon la rumeur publique…
« Collaborateur – c’est bien vite dit. A-t-on l’intention de réunir sous ce vocable damné tous ceux qui, de 40 à 44, manifestèrent leur activité professionnelle ? Si c’est cela, que tous les auteurs dramatiques représentés, que tous les acteurs ayant joué, que tous les écrivains ayant écrit, que tous les conférenciers ayant parlé, que tous les prêtres ayant prêché, que tous les danseurs ayant dansé, que tous les pianistes, que tous les violonistes soient à Drancy eux-mêmes. Et je vais plus loin. Que tous ceux qui tentèrent en vain de publier leurs ouvrages, de faire représenter leurs pièces ou de tourner des films pendant l’occupation soient arrêtés aussi. Ce n’est pas parce que les Allemands les ont tenus à l’écart qu’ils doivent être considérés comme des résistants volontaires. Il ne faut pas que leurs échecs puissent leur conférer le pouvoir aujourd’hui de juger nos actions, de nous déshonorer et de nous maintenir en prison après avoir ameuté contre nous l’opinion publique »… Exercer sa profession sous l’œil de l’occupant était au contraire une manière de résister à l’emprise étrangère : il cite à ce propos un quatrain que Maurice Donnay lui adressa le lendemain de la première de Vive l’Empereur. Ayant eu le courage d’exercer sa profession, « j’ai créé un climat à la faveur duquel d’autres se sont fait jouer – et non des moindres : Paul Claudel, Édouard Bourdet, Jean Cocteau, Jean Anouilh »… Or puisqu’aucun d’entre eux n’est aujourd’hui incarcéré, il déduit que « c’est plutôt quarante années de réussite et de bonheur qu’on ne me pardonne pas »… Et d’ailleurs on lui en veut surtout du bien qu’il a fait : 22 représentations de bienfaisance, 9 galas, 10 millions de secours versés…
Quant à avoir « vu des Allemands », il le reconnaît volontiers, car il avait fallu solliciter, en tant que Président de l’Union des Arts, l’autorisation de rouvrir les théâtres ; puis, sollicité lui-même à son tour, il intervint pour faire libérer ou adoucir la détention de compatriotes tels que le fils de Georges Clemenceau, Mme Henri Matisse, le fils d’Huguette Duflos, le fils d’Albert Willemetz, Pierre Masse, etc. Il indique les noms de plusieurs personnalités qui peuvent servir de témoins de son dévouement, dont Mgr Suhard, archevêque de Paris…
« Que l’on questionne Jean Cocteau et Louis Beydts au sujet de mes interventions tant pour Marcel Lattès, Jean Wiener, Reynaldo Hahn, que pour Fernand Ochsé et Max Jacob. Que l’on questionne Madame la Maréchale Joffre à qui j’ai fait rendre après huit jours de démarches sa maison de Louveciennes où repose le corps du Maréchal et que les Allemands, hélas ! occupaient. Pour me prouver sa reconnaissance la Maréchale m’offrit la médaille militaire et le fanion du vainqueur de la Marne. Que l’on questionne enfin Tristan Bernard qui grâce à moi, grâce à moi seul, n’est resté que trois jours à Drancy parce que je me suis offert à y prendre sa place.
Cette place, je l’occupe aujourd’hui – mais bien contre mon gré ! »

▬ ON JOINT :
• la copie dactylographiée faite par le commissaire Duez (9 p. in-4) ;
• une dactylographie établie par la secrétaire de Guitry, intitulée Ma Défense (21 p. in-4), et signée 2 fois au crayon, version un peu différente et augmentée, notamment d’un post-scriptum daté :
« Prisons de Fresnes, le 20 octobre 1944 », révélant la découverte d’un dossier du bureau de Propagande et Censure allemandes concernant sa pièce Le Dernier Troubadour, refusée par le Lieutenant Luckt car elle « serait un véritable régal pour les Gaullistes ».

• Ancienne collection André BERNARD (Sacha Guitry, la collection André Bernard, 2011, n° 586).
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