Lot n° 255

[RIMBAUD]. RIMBAUD (Isabelle). Lettre adressée à son frère Arthur. Roches, le 4 juillet 1891. Lettre autographe signée “Isabelle” ; 2 pages ¼ in-8. ►LES DERNIERS MOIS D’ARTHUR RIMBAUD : UNE DES 5 LETTRES ADRESSÉES PAR ISABELLE...

Estimation : 10 000 - 15 000 €
Adjudication : 46 368 €
Description
À SON FRÈRE QUI NOUS SOIENT PARVENUES.

Elles datent toutes de la période d’hospitalisation de Rimbaud à Marseille.

C’est au terme d’un long et douloureux périple du Harar à Marseille, via le port de Zeilah et Aden, que Rimbaud était rentré sur le sol français le 20 mai 1891 à bord du paquebot l’Amazone. Des douleurs atroces au genou droit s’étaient déclarées en février. À son arrivée en France, l’amputation était devenue inévitable. Opéré le 27 mai, l’état du poète devait empirer progressivement et la maladie – un cancer – l’emporter le 10 novembre de la même année.
Aux problèmes de santé, s’étaient ajoutés des soucis avec l’administration française : déclaré insoumis, une enquête militaire venait d’être ouverte à son encontre, ce qui inquiétait le poète : “La prison après ce que je viens de souffrir, il vaudrait mieux la mort !”, écrit-il à sa sœur le 24 juin.
Ce 4 juillet, Isabelle tente de le rassurer tant sur la question des poursuites que sur les suites de son amputation :

“Cher Arthur,

Nous recevons ta lettre du 2.
Je crois que ton affaire militaire est en bonne voie ; on a été à l’intendance générale à Châlons, tu n’es classé sur aucun registre. Aujourd’hui on est allé à Mézières : là on va faire les démarches nécessaires pour obtenir ton congé définitif comme réformé ; si notre déclaration ne suffit pas tu seras obligé de produire un certificat du médecin qui t’a soigné ; mais il ne faut pas revenir avant que tu n’aies ce congé définitif, mais alors tu seras tranquille et à l’abri de tout piège.
Il ne nous paraît pas très étonnant que tu ne puisses dormir, ça doit être l’inaction et l’ennui qui t’ôtent le sommeil ; la faiblesse de ta jambe valide doit provenir du long séjour au lit ; si tu n’y sent [sic] pas de mal c’est qu’elle est saine ; il me semble qu’une maladie des os ne s’attaquerait pas seulement et d’abord aux deux jambes ; ne serait-il pas plus naturel que la maladie attaque un côté du corps le bras après la jambe par exemple ? Le médecin n’a pas les mêmes craintes que toi, sans doute, puisque tu disais l’autre jour qu’il ne tiendrait qu’à toi de sortir de l’hôpital. Quand tu seras ici tu iras mieux sous tous les rapports, tu pourras sortir dans les clos et jardins, et puis le changement d’air te fera du bien et t’endormiras ; j’espère que ce sera bientôt, nous attendons une solution pour lundi ou mardi. En attendant tiens-toi, si tu peux, l’esprit au repos ; tu as raison d’essayer une jambe en bois ; il y a tout près d’ici un homme qui a eu la jambe coupée très haut presque au ras du corps. Il semblait impossible de lui faire mettre une jambe articulée ; il en a une cependant, mais elle le fatigue beaucoup, il préfère une jambe en bois c’est bien plus léger et maniable. Voilà 2 ans que cet homme a été amputé ; il sent encore ses névralgies quelquefois, surtout aux changements de temps, mais elles vont toujours en décroissant.
Prends patience, cher Arthur, sois courageux, et reçois mes meilleurs baisers.”

Trois semaines plus tard, le 23 juillet, Rimbaud rejoignit sa famille à Roche. Comme il le craignait, la maladie continua de progresser. Revenu à Marseille le 23 août, il ne devait plus quitter l’hôpital.

(Rimbaud, Correspondance, éd. Jean-Jacques Lefrère, p. 905.- Rimbaud, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 678-679.)
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