AGUTTES NEUILLY. LETTRES & MANUSCRITS – LIVRES

212 211 44 212 STENDHAL (1783-1842). L.A., [Brunswick] 16 décembre 1806, à sa sœur Pauline BEYLE ; 3 pages in-4, adresse « Monsieur Beyle pour Mademoiselle sa fille ainée à Grenoble » (encadrée). Très belle lettre intime à sa sœur chérie. « Ma chère amie, le bonheur de penser à toi est un des plus grands qui me restent, tu es la seule femme que j’estime et avec qui je me permette d’avoir les sentiments que toutes celles qui sont jolies m’inspiraient il y a quelques années. Tu es une Porcia à mes yeux, toutes les autres ne sont au plus que des Me du Chatelet, quelques idées, beaucoup de vanité et une ame non réellement sensible, mais poursuivant les plaisirs de la sensibilité qu’elles trouvent sans cesse vantés dans les livres qu’elles étudient. Ce qui est facheux dans notre correspondance c’est que ce n’est qu’une demie correspondance, tu ne me réponds jamais, quand nous serions l’un en Amérique et l’autre à Grenoble je pourrais recevoir plus souvent de tes lettres. Cela me prive du doux plaisir de savoir ce que tu fais, et surtout ce que tu penses. Je ne puis que t’exhorter vaguement à la patience et à subir la 1re punition d’un esprit et surtout d’une ame supérieure celle de s’ennuyer de tout ce qui amuse les ames pigmées qui t’environnent. Une autre conséquence de cette supériorité c’est de n’être pas compris par elles, on ne pourrait jamais faire comprendre à un Domestique la grace que les gens ordinaires de la Société trouvent dans vingt passages des fables de La Fontaine; de même ces gens de la société ne comprennent pas la grace plus grande qui est dans 20 autres endroits de La Fontaine bien supérieurs aux premiers. Ces endroits leur semblent obscurs, ou exagérés ou niais pas assez soignés, j’ai entendu ces propres mots en parlant d’endroits destinés à produire le sentiment de la grace et soigné voulait dire là élégant. Il faut donc qu’une grande âme soit elle-même la source de toutes ses jouissances. Chamfort a dit : on ne va point au marché avec des lingots, mais avec de la monnaie de billon. Il ne faut donc pas s’attendre à être senti, et à entendre des choses qui touchent vraiment. Ce bonheur m’arrive actuellement mais c’est la première fois depuis longtems. […] Je n’ai pas le tems phisique d’écrire. Voici la 8e fois en 8 jours que j’écris cette lettre tu t’en appercevras ».... Correspondance générale, t. I, n° 261. 1 200 - 1 500 € 211 SARTRE Jean-Paul (1905-1980) ET CAU Jean (1925-1993). 2 L.A.S. : « Cau » à Sartre, et « JPSartre » à Cau, [1951] ; 2 pages et 1 page et quart in-4. Brouille entre Sartre et son secrétaire lors des répétitions de la pièce Le Diable et le Bon Dieu. [Le Diable et le Bon Dieu fut créé au Théâtre Antoine le 7 juin 1951, dans une mise en scène de Louis JOUVET. Les relations entre Jouvet et Sartre, par l’intermédiaire de Jean Cau, furent extrêmement tendues, notamment à cause des coupures demandées par le metteur en scène et refusées par l’auteur, comme le raconte avec verve Jean Cau dans ses Croquis de mémoire.] Jean CAU écrit à Sartre : « C’est la première fois, en 5 ans, que vous m’avez traité comme un patron traite un subordonné. Je n’ai pas aimé ça. Ce que je pourrais à la rigueur, supporter de la part d’un vrai patron – puisqu’il faut gagner sa vie même au prix de brûlantes humiliations – je ne le supporterai pas d’un type pour qui j’ai de l’admiration, du dévouement et, surtout, de l’amitié ». L’altercation est intervenue alors que Cau allait montrer à Sartre les coupures que Jouvet demandait dans les premiers tableaux : « J’allais vous dire, pour que votre refus ait plus de poids : Dites à Jouvet que, si vous refusez ces coupures, c’est après réflexion et non pas sans les avoir examinées. C’est alors, que, pour la première fois, je vous ai vu traiter qqun comme de la merde. A cause de ces coupures qui vous irritent ? Mais je n’y suis pour rien. Je vous rapportais des propos de Jouvet […] Ah, si j’étais arrivé en disant : Jouvet est un con, il veut des coupures ce con, alors, sans me demander plus d’explications, vous auriez renchéri : Jouvet est un con »... Et Cau renvoie les chèques qu’il devait toucher. SARTRE lui répond: «Je regrette vivement mon mouvement de colère et je m’en excuse. Ceci dit, vous faites beaucoup d’histoires et si vous avez trouvé dans cette explosion incohérente une raison d’être humilié c’est que vous l’y avez mise. [...] Savez vous qu’il y a des gens dix fois moins susceptibles que vous que vous offensez chaque jour au téléphone ? Ce que je vous reproche ? Absolument rien sinon que vous devenez important et que je n’aime pas l’importance, sinon que vous prenez avec moi des ménagements et des précautions bref que vous commencez à me traiter comme un objet et que je n’aime pas être un objet. […] Que vous ayiez été humilié dans une affaire qui ne devrait humilier que moi, cela prouve qu’il faut que vous preniez garde : vous êtes sur le chemin de devenir un important »… 600 - 800 €

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