ADER Nordmann. Paris. LETTRES & MANUSCRITS AUTOGRAPHES – MUSIQUE

80 .../... Pallanza, Lac Majeur 13 septembre 1906. Il ne faut jamais croire ce que disent les directeurs de théâtre : « en admettant qu’il [Pedro Gailhard, directeur de l’Opéra] ait dit vrai – ce que je ne crois pas – il en résulterait qu’il a consenti à payer 1000 f. pour jour Tannhäuser mais qu’il ne consent pas à jouer mes œuvres pour un prix assurément beaucoup moindre; et Tannhäuser n’est pas une chose indispensable, on en a par dessus la tête ». Il se repose quelques jours en Italie avant de passer 15 jours à Paris puis d’aller à Prague, à Berlin, « et puis je m’embarquerai pour l’Amérique. Ce sera la fin. J’ai déjà refusé plusieurs engagements pour l’année prochaine »... Paris 9 novembre 1908, évoquant un concert : « les musiciens firent leur devoir en conscience, mais ils s’abstinrent soigneusement de m’applaudir et plus d’un avaient la haine peinte sur le visage. Le public fut aimable, sans plus. Il est probable que le grand honneur qu’on m’avait fait sur le programme avait froissé des susceptibilités ». La mort de Sardou l’a brisé… – 16 novembre 1908. « Cette exquise boîte me rappellera toujours ma dernière apparition au Conservatoire. C’eût été une joie sans le trac qui m’a tenu tout le temps et a gâté mon plaisir. Partout ailleurs je ne l’aurais pas eu ; mais là, c’est inévitable. On voit trop d’yeux autour de soi, on est trop dans le public. Il faut être un peu isolé pour se sentir à son aise»… Il a reçu une dépêche «m’annonçant que Samson venait de triompher à New York. 20 rappels ! Ne nous plaignons pas»… Cesena 4 septembre 1911. « Vous me voyez nageant dans les ovations et dans les fleurs, j’habite un immense palais dont toutes les salles sont peintes à fresque, murs et plafonds ; tout cela ne fait pas le bonheur et je le donnerais volontiers pour une bonne causerie dans votre petit salon. Il m’a fallu veiller passé minuit deux jours de suite et cela m’a brisé ; je résiste à tout, sauf à cela et au froid […] L’exécution de Samson est fort belle, cette petite ville possède un grand théâtre pourvu d’une scène immense ! 60 choristes, 70 musiciens, des artistes de premier ordre, et un enthousiasme indescriptible »… Il ne faut pas lui souhaiter le Paradis : « l’idée d’entendre 24 vieillards […] jouer de la harpe pendant toute l’éternité ne me séduit guère, que les harpes soient ou non chromatiques. Il faudrait trouver autre chose ; la Foi nous dit que nous ne pouvons nous faire une idée de ce que Dieu réserve à ses élus ; on ne saurait mieux dire ; mais elle nous dit aussi qu’il y a peu d’élus, ce qui n’est pas du tout rassurant. C’est comme les gens qui gagnent à la loterie : ce sont toujours les autres »… Marseille 16 mars 1912. Il a su par Bonnerot que sa chère Caro a reçu ses « piécettes » [Six Études pour la main gauche], a « joué merveilleusement la Bourrée », mais a « cherché la raison des titres extravagants proposés par l’auteur, lequel avait tout simplement voulu faire la charge des titres que le trop célèbre Claude [Debussy] donne à ses élucubrations ». On va donner magnifiquement Déjanire. Il prie Caro de prêter les Études à Durand pour qu’il les fasse copier. En attendant, « ma petite Caro chérie, soigne-toi bien et mets “les deux pédales” dans le maggiore de la Bourrée (I due pedali, écrivait Meyebeer) »… 1913. Alger 3 janvier (dessin d’une petite fleur). Il va s’embarquer pour Port-Saïd, en passant par Gênes et Naples. « Et je suis dans la joie, parce que j’ai terminé l’orchestre de la 1ère partie de ma Promised Land dont l’exécution est définitivement fixée au mois de Septembre, au Festival de Gloucester »... Après les décès à l’Académie des Beaux-Arts, dont Detaille, « voilà Augé de Lassus qui m’annonce l’intention de se présenter encore ! Après le four qu’il a fait déjà, c’est incompréhensible. C’est la tortue sur le dos, cherchant à se retourner : mais la tortue, au moins, est excusable. Pourquoi se présenter quand on n’a aucune chance d’être nommé ? Il y a des illusions incompréhensibles ». Son livre va paraître : « le tout étant assez hétéroclite je l’ai intitulé : École buissonnière »... – Le Caire 29 janvier (lettre ornée du dessin de deux palmiers au crayon bleu). Lui aussi avait « sérieusement pensé » au mariage : « vous me plaisiez énormément ! Mais je vous voyais aussi nerveuse, aussi irritable que moi ; jamais nous n’aurions pu vivre ensemble. Il vous fallait un mari tranquille, s’amusant de vos nervosités sans les partager, comme ceux que vous avez eu la chance de rencontrer. Moi, j’ai trouvé l’enfer. Mais comment aurais-je pu supposer que je m’attacherais une ennemie, acharnée à me nuire, à entraver ma carrière ? […] Et cette sécheresse absolue du cœur, si rare chez les femmes (elle n’aimait pas même sa mère), cette avarice, cette méchanceté, ce soin de me brouiller avec tout le monde… Très-soigneuse de sa personne, d’ailleurs, des dessous irréprochables, l’horreur du faux luxe ; mais aucun soin de la maison. Et puis des indélicatesses que j’ai surprises – jetons un voile et n’en parlons plus !… L’amitié nous reste, sincère et confiante ; c’est le dessert après le dîner. Votre dîner fut bon, le mien mauvais, mais le dessert est le même… et je me régale, plus que vous ne pouvez penser»… Il termine l’orchestration de son oratorio… Il évoque l’amitié du Roi des Belges, et celle du Prince de Monaco, qui « n’a pas permis à Gunzbourg de faire représenter Parsifal contre la volonté de la famille Wagner ; et il a bien fait. Voilà une œuvre à laquelle la réclame n’aura pas manqué ! Tout le monde voudra la voir. Je l’ai vue une fois, à Bayreuth, et j’en ai assez pour toute ma vie ; j’en entendrai bien de nouveau des fragments, mais le tout ! c’est vraiment trop ennuyeux. Et puis ce personnage de Kundry auquel il est impossible de rien comprendre !»… – Cannes 11 mars. Il évoque des souvenirs et revient sur leurs mariages : Montigny « était la douceur même, mais je ne la suis pas et je n’aurais pas supporté cette indépendance d’allure que j’ai tout de même rencontrée chez une autre qui n’avait pas pour se la faire pardonner, l’intelligence, la bonté, le talent, le savoir-vivre, toutes les qualités que vous possédez à un si haut degré et qui font que tous vos amis vous adorent et moi plus que tous les autres ». Il part pour Monte-Carlo entendre Pénélope de Gabriel Fauré : « Il paraît que ce n’est pas un succès. Ce sujet du retour d’Ulysse n’est pas théâtral et j’avais grand’peur de ce qui arrive. Il y avait peut-être (?)moyen de réussir en lui gardant toute sa pureté » ; et il critique longuement le livret de René Fauchois, en évoquant l’Ulysse de Ponsard : « Le vers de Fauchois n’a pas la désolante platitude de celui de Ponsard, mais cela ne suffit pas »… Il déplore la mauvaise santé de son amie : « Je sais par expérience qu’on s’habitue à souffrir et que la souffrance est moins dure à supporter alors qu’elle ne l’est

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